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Couple : les violences économiques en expatriation

14 août 2025
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 juil.


Elle a une carrière. Elle gagne bien sa vie. Et pourtant, depuis qu'elle a suivi son conjoint à l'étranger, elle ne sait plus combien il y a sur le compte. Elle doit justifier chaque centime dépensé. Elle ne connaît personne. Et elle se demande si c'est vraiment de sa faute. Ce n'est pas un cas isolé. --- Les violences conjugales en expatriation restent l'un des sujets les plus tabous de la vie à l'étranger. On parle de fiscalité, de logement, d'entrepreneuriat. Rarement de ça. Et pourtant, Sandrine Calhoun, juriste chez SaveYou, le constate chaque semaine : depuis le début de l'année 2025, plus de 70 familles ont été accompagnées par la plateforme — en quatre mois seulement. Pour un expatrié français, la situation de départ est déjà complexe. Quand on suit son conjoint à l'étranger, on arrive souvent sans réseau professionnel, parfois sans droit de travailler, et parfois sans possibilité d'ouvrir un compte bancaire à son propre nom. Dans les couples qui vont bien, ça demande une vraie organisation, une vraie conversation. Dans les couples où existe déjà une forme de violence, cette situation devient un levier. L'auteur de violences conjugales n'a plus besoin d'inventer de prétexte pour contrôler : l'expatriation lui en fournit un prêt à l'emploi. Ce que vivent ces personnes n'est pas toujours visible de l'extérieur. Le conjoint violent brille en société. Il est le mari parfait, le professionnel accompli. C'est dans l'intimité que tout se passe. Et pour la victime, souvent isolée géographiquement, coupée de sa famille, sans indépendance financière, la question "à qui en parler ?" n'a pas de réponse simple. En France, les mêmes difficultés existent. Mais l'expatriation ajoute des couches : la barrière de la langue, l'image projetée de la "vie de luxe", l'impossibilité de travailler, la dépendance administrative totale vis-à-vis du conjoint qui détient visas, passeports et comptes. Ce n'est pas la même équation.


Sandrine Calhoun est juriste chez SaveYou, plateforme d'accompagnement des familles françaises victimes de violences intrafamiliales à l'étranger, liée à The Sorority. Ancienne expatriée en Californie du Sud, elle a travaillé pendant près de dix ans dans des services d'aide aux victimes avant de rejoindre cette structure. Dans cet épisode, elle définit précisément ce que sont les violences conjugales — et notamment les violences économiques —, explique le cycle de la violence et ses quatre phases, et donne des pistes concrètes pour trouver de l'aide depuis n'importe quel pays.





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Ce que tu vas comprendre dans cet épisode

- Les violences conjugales ne se limitent pas aux coups : les violences économiques, psychologiques, administratives et sexuelles existent dans des couples où personne ne soupçonnerait rien — y compris dans les milieux socio-professionnels élevés souvent surreprésentés en expatriation.

- En expatriation, l'isolement géographique et la dépendance financière créent les conditions idéales pour que l'emprise s'installe — et le conjoint auteur de violences dispose d'une excuse toute prête : "c'est comme ça, l'expatriation".

- Le cycle de la violence se déroule en quatre phases précises — tension, crise, justification, lune de miel — et il s'accélère progressivement jusqu'à ce que la victime ne puisse plus voir clairement ce qui lui arrive.

- La violence économique peut prendre des formes très concrètes : devoir présenter tous ses tickets de caisse chaque soir, ne pas avoir accès aux applications bancaires, se voir souscrire des crédits à son nom pour rendre toute séparation financièrement impossible.

- Il existe des aides méconnues pour les Français à l'étranger : bourses pour les enfants scolarisés en lycée français, aides ponctuelles pour mères isolées, et un bureau de recouvrement des créances géré par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères si un ex-conjoint ne paye pas la pension alimentaire.

- Ne pas rester seul est la première étape : SaveYou, les consulats, et les services locaux référencés dans l'application The Sorority sont accessibles depuis n'importe quel pays.




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Les violences conjugales, ce n'est pas seulement les coups

C'est souvent la première chose qu'on se dit : si c'était que les violences physiques, ce serait simple. Un coup de poing, ça se voit. Mais les violences conjugales couvrent un spectre bien plus large, et c'est précisément ce qui les rend difficiles à identifier — y compris pour la victime elle-même. Les violences psychologiques sont parmi les plus fréquentes : les dénigrement répétés, le gaslighting — c'est-à-dire le fait de faire douter la personne de sa propre réalité, de lui dire qu'elle ne vaut rien, qu'elle n'y arrivera jamais seule —, les lourds silences, le fait d'ignorer quelqu'un pendant des jours comme si elle n'existait pas. Il y a les violences sexuelles : le viol entre époux existe et il est reconnu juridiquement. Il y a les violences liées aux enfants : menacer de ne plus laisser voir les enfants, dire que la victime est une mauvaise mère, qu'ils lui seront retirés. Et il y a les violences administratives, particulièrement présentes en expatriation : un seul conjoint détient les passeports, les visas, les documents d'identité. Sans eux, impossible de partir. D'un point de vue juridique, les violences conjugales concernent tous les types de couples — mariés, pacsés, en union libre, séparés, avec ou sans enfants, jeunes ou anciens. Le fait que le couple soit séparé ne change pas la qualification. Et contrairement à ce qu'on entend souvent, toutes les catégories socio-professionnelles sont touchées. L'expatriation, qui concerne souvent des ménages à revenus élevés, ne protège de rien — bien au contraire, elle peut donner l'illusion que "ça ne peut pas nous arriver".


Le cycle de la violence : pourquoi la victime ne voit pas ce qui se passe Comprendre pourquoi une victime reste, pourquoi elle minimise, pourquoi elle fait marche arrière après avoir demandé de l'aide — tout ça s'explique par ce qu'on appelle le cycle de la violence conjugale, qui se déroule en quatre phases. La première est la phase de tension. L'auteur devient irritable, jaloux, dénigre sa victime, impose de lourds silences. La victime fait tout pour apaiser, marche sur des œufs en permanence. La deuxième phase est la crise : violence physique, coup dans le mur, menace grave sur les enfants, destruction d'objet. La victime est en état de choc, sidérée, elle ne sait pas comment réagir. Vient ensuite la phase de justification. L'auteur minimise — "c'est pas si grave", "c'est à cause du stress au travail", "c'est ta faute si j'en suis arrivé là". Et la victime fait la même chose de façon inconsciente. Elle se dit que c'est peut-être sa faute, qu'elle aurait dû faire attention. Sandrine Calhoun donne un exemple qui marque : une femme battue parce que son conjoint s'était pris les pieds dans un étendoir à linge en allant aux toilettes la nuit. Le lendemain matin, cette femme lui dit : "C'est ma faute, j'aurais jamais dû mettre l'étendoir là." C'est exactement ça, la phase de justification. Enfin, la phase de lune de miel : l'auteur redevient attentionné, il y a des fleurs, des gestes d'affection. La victime se rappelle les bons moments, se demande pourquoi elle voulait partir. Et très vite, le cycle recommence. Ce qui rend ce mécanisme particulièrement redoutable, c'est que les phases s'accélèrent avec le temps. Au début, elles sont très espacées — la victime ne réalise pas qu'elle fait partie d'un cycle. Plus tard, tout se condense, tout s'intensifie. Et elle est déjà prise dedans.


En expatriation, tout est exacerbé L'expatriation ne crée pas les violences conjugales. Sandrine Calhoun est catégorique là-dessus : la violence existait avant le départ. Ce qui change, c'est que toutes les conditions sont réunies pour que l'emprise se renforce, et que l'auteur dispose d'excuses structurelles pour justifier son contrôle. L'isolement géographique est réel — on est loin de sa famille, de ses amis, de son réseau. Mais à cet isolement de fait s'ajoute souvent un isolement imposé : le conjoint contrôle les appels téléphoniques, est présent lors des conversations avec la famille, décourage les visites. Il fait en sorte que l'entourage ne voit pas ce qui se passe vraiment — parce qu'en société, il est irréprochable. C'est le mari parfait, le professionnel accompli. La dépendance financière est une autre réalité. Dans de nombreux pays, le conjoint suiveur — dans 80 % des cas encore une femme — arrive avec un visa rattaché à celui de son partenaire. Il lui est parfois impossible d'ouvrir un compte bancaire à son nom. Si elle ne travaille pas, elle n'a aucune autonomie économique. L'auteur de violences le sait. Il contrôle chaque centime dépensé, exige de voir tous les tickets de caisse chaque soir, bloque l'accès aux applications bancaires. Il peut aussi souscrire des crédits à la consommation ou immobiliers au nom de la victime — pour rendre toute séparation financièrement intenable. Il y a enfin la barrière de la langue, le fait de ne pas connaître les services d'aide locaux, de vivre dans un pays où les violences conjugales ne sont pas reconnues ou sont culturellement normalisées. Tout cela rend la sortie infiniment plus complexe qu'en France.


Si veux en savoir plus, une psychologue décrypte le rapport à l'argent en expatriation et la frontière entre dépendance et emprise dans cet article


Que faire concrètement — avant, pendant, et après

Avant même de partir en expatriation, et a fortiori si on a conscience qu'il existe déjà de la violence dans le couple, Sandrine Calhoun recommande une priorité absolue : ouvrir un compte bancaire à son propre nom et mettre de l'argent de côté. Dans un couple qui va bien, c'est simplement une bonne pratique. Dans un couple où il y a déjà une emprise, c'est une question de survie pratique. Se renseigner aussi sur ses droits dans le pays d'accueil — possibilité de travailler ou non, possibilité d'ouvrir un compte — avant le départ, pas après. Pour celles qui sont déjà dans la situation, les ressources existent même si elles sont peu connues. Les consulats français disposent souvent de services sociaux dans les grandes villes. Les Français de l'étranger peuvent bénéficier d'aides ponctuelles, notamment pour les mères isolées en instance de séparation. Des bourses existent pour les enfants scolarisés dans les lycées français à l'étranger. Et si un ex-conjoint ne paye pas sa pension alimentaire depuis l'étranger, il est possible de saisir le bureau de recouvrement des créances du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères — un dispositif que très peu de gens connaissent. SaveYou fonctionne avec une vingtaine d'écoutantes bénévoles formées à l'écoute active, réparties dans le monde entier. Après l'envoi d'un mail et d'un questionnaire de recueil de données, un groupe WhatsApp est ouvert avec une écoutante dédiée. Le suivi peut durer quelques jours ou plusieurs années selon les situations — sans jugement, sans pression, au rythme de la victime. Depuis le début de l'année 2025, plus de 70 familles ont été accompagnées. L'application The Sorority recense par ailleurs les services d'aide aux victimes locaux dans le monde entier — une première piste pour repérer les ressources disponibles là où on se trouve.


Reconstruire une autonomie passe souvent par un revenu à soi : entreprendre en expatriation ou reprendre une activité salariée peut être ce levier.


Toutes les ressources utiles pour les Français·es à l’étranger

  • SAVE YOU – réseau d’écoutantes bénévoles formées aux violences conjugales

  • The Sorority – application d’entraide avec géolocalisation de lieux sûrs

  • Consulats & Ambassades – informations sur avocats, aides sociales, bourses scolaires, procédures de rapatriement

  • Bureau de recouvrement des créances alimentaires (MEAE) – pour récupérer des pensions impayées depuis l’étranger



Citation de l'épisode

La grenouille ne va pas se rendre compte que l'eau chauffe et que l'eau commence à bouillir. Et la victime du lance conjugal c'est ça en fait. L'emprise va être tellement puissant qu'elle ne va même pas se rendre compte qu'elle est victime de violence conjugale jusqu'au moment où ce sera presque trop tard pour elle

À propos de l'invitée


Sandrine Calhoun est juriste chez SaveYou, plateforme d'accompagnement des familles françaises victimes de violences intrafamiliales à l'étranger, rattachée à The Sorority. Ancienne expatriée en Californie du Sud, elle a travaillé près de dix ans dans des services d'aide aux victimes avant de rejoindre cette structure. Pour la contacter : [jointheSorority.com](https://jointheSorority.com)


🛑 Les informations partagées dans cet épisode sont à titre pédagogique uniquement. Elles ne constituent pas un conseil personnalisé. Pour toute décision engageant votre situation, consulter un professionnel qualifié.


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